Recommander

Cliquez ici pour recommander ce blog
Mardi 28 août 2007

Patrice Pélissier

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LES RACINES DE LA VENGEANCE

Roman

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE 1

 

La clef hésita un long moment dans une serrure grippée avant de se décider à tourner dans le bon sens et de permettre à celui qui la tenait de pénétrer dans les lieux.  Sur le pas de la porte face à un petit couloir éclairé faiblement par la lumière de l’extérieur, l’homme attendit une poignée de secondes.  Sur sa droite, il enfonça le commutateur du compteur électrique. Une petite suspension rococo en verre s’alluma. L’ampoule clignota comme si en venant de la réveiller d’un long sommeil, elle rechignait à ouvrir les yeux une bonne fois pour toute. De cette lumière naquit un sentiment de mal être. Il venait de faire un voyage dans le passé d’une quinzaine d’années, instantané comme un flash. Il craignait de toute façon de venir ici. Trop de souvenirs, de cicatrices à peine refermées mais il fallait le faire une dernière fois avant de vendre cette maison. Il l’avait promis à sa grand-mère juste avant sa mort cet hiver. Les mois étaient passés, la douleur amoindrie, la vie reprit ses droits. Juin était le mois idéal pour faire revivre, le temps d’un week-end, cette maison qui fut il y a si longtemps le berceau et le refuge d’une famille unie.

Arrivé au fond du couloir Paul Breit poussa la porte du salon et la salle à manger de sa grand-mère. Cette fois ci, il n’alluma pas mais se dirigea directement vers la fenêtre. L’électricité transformait les lieux en un sanctuaire à fantômes pour série b en mal d’inspiration. Il ne voulait pas d’un décor mais d’une maison faisant semblant de se réveiller. Les huisseries comme les volets émirent un grincement douloureux, souffrants de revenir à la vie eux aussi. D’un pas sûr, Paul fit le tour de toutes les fenêtres pour laisser rentrer l’air et le jour. La porte d’entrée claqua victime du courant d’air. Le jeune homme sourit, se rappelant combien sa grand-mère craignait cela, et combien elle pestait quand elle sentait le moindre souffle entourer sa petite personne. Pourtant sentir l’air pénétrer violemment était la meilleure chose qui arrivait à cette vieille demeure depuis des lustres. Autour de lui le voyage dans le temps continuait. Rien n’avait changé, si ce n’est une épaisse couche de poussière recouvrant les meubles en bois noir hérités de lointains cousins et entreposés ici depuis toujours. Dans une maison de campagne, faisait remarquer à juste titre sa grand-mère, peu importe le mobilier, au moins le laid reste ici et ne nous pollue pas. Au mur des portraits de familles. Hélas aujourd’hui ils avaient tous perdu leur identité avec le départ du dernier aïeul. Paul scruta longuement ces photos, dont une où sur un pont  en construction dans les années vingt, des hommes et des femmes posaient fiers pour la postérité. Des noms lui revenaient mais le puzzle restait incomplet. Il s’excusa presque devant eux et leur assura une vie meilleure chez un brocanteur à la sortie du village.

Une tapisserie avec ses gros motifs fleurs de lys jaunissait. Des draps blancs recouvraient un canapé à faire hurler celui ou celle qui n’aurait eu aucun goût. D’un geste, il enleva tout cela pour jeter au pied des escaliers de la cave les linceuls du passé. L’air doux de ce début d’après midi de Juin ensoleillé, chassait bien difficilement ce nombre d’années incalculables ou cette maison vécut en apnée. Mais cela faisait du bien. Paul à la fenêtre contempla la place du village  de Charny. Dire que ce matin, il ouvrait ses rideaux sur un Paris pluvieux, une véritable image d’Epinal. Le temps plus le manque flagrant d’activité professionnelle, aucun des journaux, pour lesquels il travaillait habituellement, n’avaient besoin de lui dans l’immédiat, le décidèrent à descendre en Auvergne pour rendre cette dernière visite. Promesse faite  à celle qui l’avait élevé depuis la mort de ses parents quinze ans auparavant.  Il ne savait pas vraiment pourquoi  mais depuis quelques jours il ne pensait qu’à cet accident et son basculement vers une autre vie. Dieu qu’il aurait préféré une adolescence ingrate plutôt que ce gouffre dans lequel il se perdit des semaines entières. Sa grand-mère fut son guide pour en sortir, elle qui souffrait en silence. Pas à pas, elle l’aida à revivre et ensemble ils s’établirent à Paris, vendant leurs biens clermontois, fermant jusqu’à aujourd’hui cette maison de vacances. Changer de vie et de lieu. Rebâtir ensemble sur les ruines du chagrin une vie nouvelle.  Et il sortit la tête de l’eau pour vivre 15 autres années heureuses avec cette femme qu’il aimait tant.

Il avait à peine trente ans quand elle mourut. Ce jour là, il sut qu’il était seul, inexorablement seul. A l’heure des bilans, il avait préféré mettre en veille son enfance et ne voir que devant lui en espérant un jour devenir vraiment journaliste et pourquoi pas finir un roman maintes et mainte fois commencé jamais achevé.

La route fut longue depuis Paris. Le périphérique éternellement bouché  lui laissa le temps de gamberger. Dans sa petite voiture de location, une Clio verte sentant le produit de nettoyage bon marché, il eut l’impression d’avoir embarqué sa grand-mère et ses parents pour un voyage vers l’inconnu.

C’est la dernière fois, semblait lui dire une petite voix. Dés que tu auras enterré tes souvenirs et que tu auras vendu cette bicoque, tu passeras à autre chose.

Il fit une pause essence, sandwich et café sur une aire d’autoroute qui se targuait d’être le centre de la France. Ridicule songea le jeune homme en soufflant sur une mixture noirâtre sentant vaguement le café.  Il reprit son atlas routier et repéra la route pour rejoindre le petit village de Charny au Sud Est de Clermont Ferrand. Paul contempla les premiers vacanciers s’agitant autour de véhicules à la limite de la surcharge pondérale. Il pensa qu’il n’avait pas pris de congés depuis des années. C’était le moment ou jamais d’en profiter et de faire le clair dans ses projets littéraires.

Deux heures après il arrivait au village. Il roula au pas. Son entrée dans Charny fut douloureuse. Il ne s’attendait pas à un tel choc émotionnel. Il gara la voiture sur la place du lavoir, le centre névralgique du village. D’un coup d’œil, Paul repéra deux bars presque face à face, une boulangerie et une petite superette. De quoi tenter l’autarcie et oublier le noir et le gris de cette capitale du pneu à quelques kilomètres de là.  Derrière lui, il le savait, sa maison aux volets fermés comme un bon nombres d’habitations ici.

L’air jouait avec les rideaux, chassant cette odeur de renfermé que craignait tant Paul. Il alla ouvrir la chambre de sa grand-mère puis la sienne. Là aussi rien n’avait changé. Il avait cette impression désagréable qu’elle venait juste de faire les lits mais aussi ce sentiment que tout était figé à jamais et que plus rien ici ne revivrait comme avant. Dans sa propre chambre, des piles de magazines de motos et des maquettes d’avions de combats dont certaines avaient fondue au soleil. Bref une fois de plus Paul reprenait l’ascenseur du passé.

Il entendit à l’extérieur des cris  et des rires d’enfants jouant au ballon. Il se rappela que sa petite chambre donnait sur la cour de récréation de l’école du village. Avant d’aller voir, il prit le temps de s’asseoir sur son lit et ferma les yeux. Il n’imaginait pas, lui qui s’angoissait tant, que cela serait si agréable. L’air, les odeurs, les cris, il était redevenu ce petit garçon qui chaque été venait passer un mois chez sa grand-mère. La première année, il eut un peu de mal à se faire accepter par les enfants du village, eux qui ne partaient guère plus loin que la borne kilométrique rouge à la sortie de Charny. Il était cet étranger que craignaient tous les marmots. Mais il eut pour lui d’avoir un sacré pied gauche au foot. On oublia vite qu’il venait d’ailleurs et chaque été quand les volets de sa chambre s’ouvraient, on pouvait entendre un sifflet aigu et une petite voix de rajouter :

-                Je parie que t’es toujours aussi mauvais au foot.

C’était le signal. En quelques secondes, la cours d’école, que le maître de l’époque laissait à la disposition des enfants pendant les grandes vacances, se remplissait des marmailles hurlant après un ballon.

Puis quinze ans ont passé. Il avait oublié la plupart des prénoms et des visages de ses copains de l’époque. Ainsi va la vie.

Pourtant aujourd’hui, tous ces cris, ces rires exactement comme avant, lui donnèrent l’impression que tout le monde l’attendait dehors, avec un ballon et beaucoup de plaisir. Sa grand-mère lui donnerait un grand verre d’eau en le voyant revenir rouge écarlate n’oubliant pas de lui expliquer qu’il devait se ménager un peu s’il voulait tenir toutes les vacances. Rengaine des rengaines pour un enfant de 9 ans, plein de vitalité. Après tout le passé pouvait encore dissimuler des moments heureux dans ses froids vestiges.

De la fenêtre il vit qu’il ne s’était pas trompé. Dans la cours de récréation, une dizaine de garçons et de filles couraient après un ballon au cuir usé, digne descendant de ses propres ballons. Il chercha un moment l’instituteur  pour enfin dénicher au pied du marronnier une charmante institutrice, brune au physique athlétique. Il lui donnait la trentaine. De sa position il la contemplait sans être apparemment remarqué. Elle surveillait les enfants en leur demandant de crier un peu moins tout en relevant dans un geste parfait et régulier  une grande mèche de cheveux qui la gênait continuellement. Il n’arrivait pas lire à l’inscription qu’il imagina subversive sur un débardeur de couleur crème.  

Il se retira doucement de l’embrasure de la fenêtre, dans un mouvement presque théâtrale. Le voyeur rejoignait l’ombre qui l’avait vu naître. Il ferma la porte quand un bruit mat fit trembler les murs de la maison, accompagné par des cris puis  par un grand silence.  Pas de doute cela venait de sa chambre.  La fenêtre grande ouverte battait de l’aile.  Par terre, à ses pieds, roulait le coupable de ce raffut : un ballon de foot.  Les fautifs en nage s’approchaient timidement du lieu du forfait. Ils furent rassurés de constater que les vitres avaient résisté à une telle frappe. Le souci, maintenant, était de paraître angéliques afin de faire oublier à la victime les désagréments et de lui faire rendre la balle sans trop de heurts. Alignés parfaitement, presque en ordre de grandeur, ils se postèrent sur la margelle de la clôture, les doigts enserrant le grillage. Une parfaite carte postale pour Amnesty International pensa Paul, le ballon sous le bras. L’institutrice, qui à ce moment là regardait ailleurs,ne mit pas longtemps à se rendre compte que quelque chose clochait, en voyant les enfants au fond de la cour en rang d’oignons dans un silence quasi religieux. Son « qui a fait ça ? » lâchait avec virulence fit trembler une deuxième fois la chambre. Un petit rouquin, à l’air penaud, leva le doigt bredouillant qu’il ne l’avait pas fait exprès. « Comme d’habitude », d’un geste sec et sans appel, elle dispersa les manifestants en leur intimant l’ordre de retourner en classe dans les vingt secondes à venir. Comme par enchantement, il se retrouva seul, le ballon sous le bras, face à une institutrice remontée comme une pendule.

 

 

 

 

©

 

CHAPITRE 2

 

Paul enleva la petite cale qui retenait la porte du frigo empêchant ainsi la moisissure. Il le rebrancha tirant comme un sauvage sur une pauvre prise, trop courte. Le frigidaire s’alluma, trembla puis ronronna. En regardant de nouveau autour de lui, force était de constater que l’amie de sa grand-mère, Mme Marceau, avait bichonner cette maison, la protégeant des affres du temps. D’après ce qu’expliqua sa grand-mère, chaque hiver elle lui faisait brancher la chaudière  pour éviter des dégâts. Etait ce dans le secret espoir d’y revenir ou de ne pas la laisser dépérir ?

-                Tu auras assez d’une ruine comme moi, ce n’est pas la peine que je t’en rajoute une.

Paul, avant de partir, tenta de joindre cette bienfaitrice. En vain. Il s’en voulait de ne pas l’avoir prévenu de la mort de sa grand-mère. Il tira de son porte-carte l’adresse pour se faire la promesse solennelle d’aller la remercier  quand il irait faire les courses. Le frigo était vide, les placards aussi et il n’avait rien prévu. Ce n’était pas son genre d’emporter des cartons pleins de vivres pour n’importe quelle escapade.

La porte claqua sur un jeune homme hésitant à faire un pas dans la vie de ce petit bourg auvergnat. Autour de lui quelques voitures mais pas âme qui vive. Il n’aurait pas été surpris de voir rouler des buissons secs, poussés par le vent, comme dans les westerns de son enfance.  Au milieu de cette place, entourée par cinq emplacements de parking, une fontaine en pierre de Volvic. Paul s’arrêta,  trempa la main dans une eau aussi fraîche que dans ses  souvenirs.  

La porte du petit magasin carillonna à son entrée. Les quelques personnes présentes levèrent les yeux pour le dévisager. Un étranger dans la ville, la sensation était des plus déplaisantes mais Paul s’y attendait. Il lança un bonjour, assez fort, comme pour se donner du courage. Une femme d’une cinquantaine d’années vêtue d’une blouse blanche aux armes de la boutique lui rendit son salut mais d’une voix des plus atténuées. Il ne fallait pas que les clients croient qu’elle s’alliait si facilement avec cet inconnu. Les conversations reprirent prés des fruits et légumes. Les habitués continuèrent leurs courses non sans régulièrement jeter un coup d’œil à celui qui venait partager leur vie un court instant. Paul alla directement au rayon des surgelés, prit deux pizzas, des lasagnes, une quiche lorraine, des frites puis se saisit de plusieurs sachets de salades.  Dans la file d’attente le menant à l’unique caisse du magasin, il fit celui qui ne remarquait pas le regard de certain sur son panier bien peu conventionnel. Que voulez vous, avait il envie de leur dire, cuisiner m’ennuie au plus haut point et votre sentiment sur la question m’indiffère tout autant. Il paya par carte sans quasiment échanger un seul mot avec la caissière. Des têtes se levèrent à nouveau après son départ, prélude à de longues discussions pour savoir qui était ce jeune homme.

Paul fit un aller retour rapide avec son frigo dont il bourra le compartiment congélateur puis repartit à la découverte du village.  Il prit la première rue sur la gauche, celle par laquelle il était arrivé. Aucun trottoir ne suivait cette enfilade de maisons austères. Les crépis défraîchis, les volets en bois ou en métal écaillés, les toitures souffrant d’un manque de réfection, Paul n’arrivait pas à voir les rares maisons restaurées autour de lui. Il passa sous un porche menant à la rue des 4 vents, débouchant sur l’arrière de l’église. On pouvait y distinguer la devanture de ce que fut une boucherie des années auparavant.  Quelques mètres plus loin les vestiges d’une autre boutique mais Paul n’arriva pas à se souvenir si un jour, dans son enfance, il l’avait connue ouverte. Il ne croisa personne avant d’arriver sur le parvis de l’église. La plupart des maisons semblaient closes. Paul eut tout de même un petit pincement au cœur. Ce village mourrait lentement en son centre alors qu’à la périphérie des dizaines de maisons en préfabriqué poussaient tels des champignons de piètre qualité.

La petite église, certainement romane, songea Paul pas très porté sur l’art architectural, de part sa couleur  ocre, donnait  au bourg un véritable rayonnement en le sauvant de la décrépitude. Il en fit le tour sans y rentrer. Sa petite balade l’emmena d’un bout à l’autre du village. Il croisa quelques âmes. De petits hochements de têtes en regards échangés, il fut bien incapable de dire s’il avait reconnu quelqu’un. La réciproque était tout aussi vraie.

Si ses souvenirs étaient encore bons, Mme Marceau n’habitait pas très loin. Encore une ruelle puis une petite maison avec deux jardinières, débordantes de géraniums, posées sur les piles de béton d‘un portail entrouvert. Paul monta d’un pas léger les trois marches qui le séparaient de la porte d’entrée. Il frappa plusieurs fois. Il préféra insister. Si elle avait le même âge que sa grand-mère, il y avait de forte chance  qu’elle ait l’ouie défaillante. Il allait lancer une deuxième série sur un bois usé quand il entendit une voix derrière lui. Il n’y prêta pas attention tout de suite.

-                Je viens de vous dire qu’elle n’est pas là.

Il prit conscience qu’on lui parlait en lui expliquant comme à un enfant qu’il n’y avait personne derrière cette porte et que ce n’était pas la peine de la marteler de la sorte. Il se retourna sentant ses joues rougir. Il devint cramoisi quand il vit en contrebas l’institutrice tout sourire.

-                Ne me dites pas que c’est encore pour un ballon dit Paul en essayant de se redonner un semblant de constance.

-                Ne vous inquiétez pas, vos fenêtres n’ont qu’une demi journée à souffrir avant le repos dominical.

-                Me voilà rassuré.

Ils en rirent tous les deux. Plus il la regardait plus il se disait qu’elle était belle. Qui aurait pensé qu’à peine arrivé sur les lieux de ce pèlerinage imposé, il découvrirait une pareille femme ? Certainement pas lui. Il descendit les marches. Elle lui tendit une main franche.

-                Lyse Caron pour vous servir.

-                Paul Breit.

Chacun reprit sa main et le temps s’arrêta.

Je suis sûr qu’il faudrait dire quelque chose mais quoi ? pensa le jeune homme en plongeant ses deux mains dans les poches de son jean. C’est Lyse qui rompit le silence.

-                Vous cherchiez Marthe ?

-                Marthe ? bredouilla-t-il.

 Dieu qu’il se sentait bête après une telle réponse. Il ne connaissait pas le prénom de Mme Marceau et à cet instant précis il avait tout pour recevoir le prix de l’idiot de l’année.

-                Marthe Marceau.

-                Excusez moi mais je ne connaissais pas son prénom.

Décidément le rouge de ses joues n’était prêt de s’estomper.

-                Si c’est elle, précisa Lyse, que vous cherchiez, elle a été hospitalisée la semaine dernière après une chute dans son escalier.  Fracture de la hanche d’après ce que j’en sais.

-                Et aujourd’hui comment va-t-elle ?

Comme si l’état de santé de cette inconnue lui importait plus que cela. Mais pour rester face à l’institutrice, il aurait inventé n’importe quoi.

-                L’opération s’est bien passée. Je n’en sais pas plus.

-                Moi qui voulais la remercier de s’être si bien occupée de la maison de ma grand-mère.

-                Disons que si vous vous en sentez le courage, vous pouvez lui rendre visite à la Châtaigneraie.

-                La Châtaigneraie ? Paul ne masqua pas son ignorance.

-                Vous n’êtes pas de Clermont ?

-                Pas vraiment. Je suis parisien.

Il avait prononcé ce mot en s’excusant presque. Une fois de plus Paul prit conscience du ridicule de ses réactions.

-                Personne n’est parfait, souligna Lyse toujours avec le même sourire, la Châtaigneraie est une clinique à Clermont, une de nos nombreuses institutions clermontoises. Nous sommes très forts en institutions dans la région. Si je vous dis Michelin ?

-                Là pas de problème. Il y a aussi du rugby non ?

-                Et du foot. Bien entendu, je ne parle pas des exploits de ma petite équipe.

-                A trop minimiser, vous risquez de décourager des vocations. Il serait bien dommage que des carrières partent en fumée parce qu’une fenêtre récalcitrante s’est mise sur leurs chemins.

Paul et Lyse  rirent de bon cœur.  Toujours l’un en face de l’autre, lui les mains dans les poches, elle derrière le dos, ils attendirent qu’un ange passe, que leur regard mille fois se croisent sans que mots  ne se disent. Et pourtant ils n’éprouvaient, ni l’un ni l’autre, l’envie de vaquer à leurs occupations. Ils étaient là au milieu de cette petite rue, face à cette maison irrémédiablement fermée. Que faire ? La question se posait dans chacun des camps et ne trouvait pas plus de réponse chez Lyse que chez Paul. Encore quelques minutes et tout cela serait parfaitement ridicule pensaient ils. Agir mais comment ? 

Paul se devait de dénicher, au fond d’un cerveau troublé, une idée lumineuse et  avant tout de ne pas bafouiller, ce qu’il ne fit pas. Il eut un mal fou à remettre de l’ordre dans ses pensées. Il rougit mais pour Lyse, ce n’était plus une nouveauté, juste un état.

-                Si vous ne faîtes rien, je peux peut être vous inviter à boire un verre dit Paul  en lâchant cette phrase sans filet et sans hésitation.

-                Pourquoi pas ? Mais cela devrait être moi à la fois pour le ballon et le dérangement.

-                Alors je vous laisse choisir le bar idéal pour enterrer le ballon de la discorde.

Lyse fit mine de réfléchir.

-                Disons, dit elle, que le choix sera des plus faciles. On oublie le PMU tenu par un imbécile de la pire espèce. Enseignant la politesse à mes élèves, je vous laisse deviner le vocabulaire adéquat. Le PMU rayé de la carte, il ne nous reste plus que le bar des Dômes. C’est peu mais beaucoup quand on sait qu’il y a moins de cinq cents habitants, banlieue comprise.

-                Et bien je vous suis fit Paul en riant. Allons y pour le bar des Dômes.

 

Le patron, un géant presque chauve aux yeux vert d’eau, leur servit à chacun une pression, « dont vous me direz des nouvelles » s’amusait il de préciser à chaque commande. Dans ce petit bar, tout droit sorti des années cinquante, avec photos d’époques aux murs et mobiliers surannées, la véritable fierté du propriétaire était  cet authentique zinc qui mangeait les trois quarts de la pièce. D’après lui, il n’y en avait qu’un identique à Clermont.

Quand Lyse et Paul poussèrent la porte, il était justement en train de polir, avec une peau de chamois, les arrondis de son bar. Accoudé, un homme, casquette vissée sur la tête, lisait le journal, habitué à se dégager à l’arrivée du polisseur. D’une main sûre, il soulevait son verre, de l’autre refermait légèrement le journal pour se décaler assez, puis il remettait le tout en place poursuivant sa lecture. Dans la salle un vieux couple s’amusait de la scène. Derrière eux un homme, la cinquantaine bien tassée, faisait des plans sur la comète en cochant frénétiquement un journal de courses hippiques. L’arrivée de Paul et Lyse ne chamboula pas directement ce petit monde. Par contre tous avaient parfaitement enregistré que l’institutrice buvait un verre avec un homme que personne, ici, n’avait jamais vu.

Paul apprécia la gorgée de bière fraîche qui lui laissa une légère moustache de mousse au dessus de la lèvre. Il trinqua avec Lyse à ce ballon, qui permit tout de même, en plus de tester la solidité des huisseries, cette rencontre forte agréable. Elle précisa qu’il ne fallait pas oublier non plus Mme Marceau, dernier maillon dans la chaîne parfois mystérieuse du hasard des rencontres. Ils trinquèrent donc à nouveau et cette fois ci c’est la jeune femme qui hérita de la mousse.

-          Est ce la première fois que vous revenez nous voir ? Lyse hésita un moment. Enfin je veux dire depuis la mort de votre grand-mère.

-                Cela fait quinze ans que je n’avais pas mis les pieds à Charny.

Lyse n’eut aucun mal à se rendre compte que Paul avait changé de comportement. Son visage s’était fermé. Puis il donna l’impression de se détendre un peu. Il prit une autre gorgée de bière.

-                Je suis désolée, je ne pensais pas…

-                Mes parents sont morts il y a quinze ans dans un accident de voiture. Cette année là avec ma grand-mère, nous n’avons pas eu le courage de revenir ici. Les années ont passées.  Nous avons volontairement oublié cette maison que mes parents aimaient tant.

Paul vida son verre d’un seul trait. Il n’en revenait pas de s’être confier ainsi. Il parlait rarement de ses parents et encore moins à une femme rencontrée à peine une heure avant.

-                Voila donc pour le quart d’heure  des pleures divers et variés.  Bref je reviens ouvrir et fermer une dernière fois cette maison. Après je la mets en vente. Ne me demandez pas pourquoi. Je n’en sais rien. Je suppose qu’elle pèse trop lourd sur mon passé étriqué. C’est la vie. A vous maintenant.

Lyse prit son verre à son tour, le leva comme si elle trinquait. La bière disparut.

-                Enfance heureuse, adolescence heureuse, parents normaux, métier qui me plait. RAS.

-                Houlà vous me faîtes peur. J’ai toujours pensé qu’une adolescence heureuse ne pouvait être que synonyme avec…

-                Stop fit elle en riant. Je ne voudrais pas me transformer en monstre post pubère.

-                Ne me faîtes pas dire ce que je n’oserai même pas imaginer un instant.

-                Vous jouez les flatteurs maintenant ?

Paul sentait bien que le terrain était miné et s’il avait envie de séduire, il ne savait pas comment faire. Son regard se fixa sur une affiche placardée sur la porte vitrée du bar. Elle annonçait la fête de l’Arbre pour le week-end prochain. Un Arbre en photo avec une frise mal dessinée et un titre disproportionné : « Venez fêter votre Arbre ». Lyse se retourna comme pour répondre à l’interrogation silencieuse de Paul.

-                Ne me dites pas que vous ne connaissez pas cette fameuse fête ? lança la jeune femme avec un brin d’ironie.

-                Si je m’en réfère à cette simple affiche, c’est la 10ème fois que vous célébrez l’événement. Donc non, je ne savais pas que nous avions ici un arbre digne d’être le centre de festivités.

-                Pour le maire et son équipe ô combien dynamique, il fallait drainer des touristes dans notre région. L’église est certainement très belle mais  pas assez pour en faire un détour obligé. Les foires de pays s’essoufflent un peu. De toute façon, il y a trop de foires aux pommes ou  à la brocante. A force, on se lasse. Le maire n’est pas assez cultivé pour une foire aux livres et c’est bien dommage. Un jour, mal lui en a pris de désigner ce chêne comme le symbole de notre village. Ne me demandez pas comment, je n’en sais rien. Chaque année à cette période, nous fêtons un arbre, qui d’après les experts aurait l’âge du Chêne de Marie Antoinette qu’ils viennent d’abattre à Versailles.

Paul réfléchit un court moment puis demanda :

-                Je suppose que vous parlez de l’arbre à la sortie du village sur la route d’Issoire.

-                Bingo. Vous avez peu être même vu le chapiteau planté juste à côté pour la grande gigue de la semaine prochaine.

-                Pas vraiment, je suis arrivé par la petite route du cimetière. Voulez vous prendre autre chose?

-                Si vous cherchez à me saouler, avec deux bières vous n’aurez aucun mal.

Paul rougit tant qu’il put et bafouilla une phrase d’excuses qui n’avait ni queue ni tête. Lyse en rit et accepta à condition qu’elle puisse prendre un panaché.

-                Cela fera moins de dégât, ajouta-t-elle.

Paul fit un signe au patron qui avait définitivement posé son chiffon pour discuter à bâton rompu sur les chances minimes de l’ASM de gagner le bouclier cette année.  &nb

par pélissier publié dans : racinesdelavengeance
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Samedi 23 décembre 2006
Bonjour à toutes et à tous.
Tout d'abord bonnes fêtes de fin d'année.
Merci pour votre confiance. Pour pouvoir lire la suite de mon roman, inscrivez vous à la news letter et vous recevrez sous forme de feuilleton les chapitres des racines de la vengeance.
Pour toutes suggestions ou critiques, n'hésitez pas à m'écrire à p.pelissier@gmail.com

joyeux noël et merci encore.
par pélissier publié dans : racinesdelavengeance
ajouter un commentaire commentaires (1)    créer un trackback recommander
Samedi 23 décembre 2006

 

CHAPITRE 4

 

Albert Fonteyrand, décidemment, ne digérerait jamais l’affreuse cuisine de la femme du maire. Eliane était bien incapable de cuisiner sans mettre des tonnes de beurre et de rajouter à la fin, en soulignant que c’était bon pour la santé, une demi bouteille d’huile d’olive par plat.  Le calvaire du samedi. Il se souvenait encore d’un aligot en avril qui faillit bien lui faire rendre l’âme.

A peine rentré chez lui, il alla directement à la salle de bains pour prendre son médicament.  Il décida qu’un petit verre de Rhum agricole ne pouvait être que bénéfique pour aider son organisme à se remettre d’aplomb. Les volets entrouverts, le salon était plongé dans une demi obscurité. Un simple filet de soleil éclairait faiblement une pièce aux tentures murales marron naturellement sombre. Ce rayon de lumière se perdait sur d’épais tapis d’Orient ramenés lors d’un voyage lointain en Turquie.  Accrochés aux murs, quelques peintures du 19ème n’égayaient en rien l’austérité des lieux.  Une bibliothèque parcourait une grande partie de la pièce l’étouffant d’ouvrages anciens aux reliures, pour la plupart, surchargée de dorures. Un canapé Louis Philippe et ses bergères cernaient une table basse en verre. Dans  le coin gauche en rentrant, un guéridon d’un bois noir offrait, à celui qui le désirait, deux petites bouteilles d’alcools face à quatre verres en cristal. Le rhum se trouvait dans celle de droite, celle de gauche contenait un bourbon que Fonteyrand se réservait pour les grandes occasions. Comme il constatait qu’elles se faisaient de plus en plus rares, il acceptait les entorses à son règlement.  Son verre servi, il prit son journal et s’affala dans une des bergères. Le bois grinça sous le poids. Il but une première gorgée non sans faire une grimace puis avala le tout d’un trait. Un grand frisson lui parcourut le corps. Une fois l’effet de chaleur passé, il ouvrit « le Monde ». Dix minutes s’écoulèrent avant qu’il ne se rende compte qu’il ne lisait pas vraiment. Ses yeux parcouraient des centaines de lignes, s’arrêtant de ci delà sur un titre, un chapeau d’article en gras. En fait et c’était certainement cela le plus dur à admettre, il s’ennuyait comme un rat mort. La retraite était pour lui la pire des prisons dorées. Il se leva d’un coup d’un  seul pour admirer sa silhouette dans le reflet de la vitre. Il se considéra encore bien conservé pour son âge .Tout le monde ici ne tarissait pas d’éloges sur sa personne. De la part de ces imbéciles, cela ne lui faisait ni chaud ni froid. Il avait du ventre que son mètre soixante quinze portait plutôt bien. Ses cheveux grisonnants durcissaient son visage  mais qu’importe il ne souhaitait en aucun cas s’ouvrir à ces gens là.

A Paris, certains l’avaient prévenu : « Tu verras, pour beaucoup dans trois mois, tu cesseras d’exister, c’est l’effet magique de la retraite. »

Les trois mois n’en firent que deux. Albert Fonteyrand fut oublié bien plus vite qu’il ne l’avait imaginé. Il n’avait jamais même cru être oublié. Il s’attendait à recevoir quelques coups de fils où ils le prieraientt de donner ces conseils sur tel ou tel dossier. Après tout jurait il à haute voix, il fut vice consul. Personne n’appela. Il y eut bien quelques échanges avec d’anciens collègues, retraités eux aussi. Il ne refit le monde avec aucun. Ces hommes là l’ennuyaient comme le reste.

Bien sur il y avait le village. Le maire et sa clique, bien trop heureux de fréquenter un homme de « pouvoir ». Fonteyrand vit très clair dans leurs jeux. Il ne fallait pas être un grand devin pour cela.  Certains habitants l’ignorèrent durant presque trois décennies. Puis un beau jour, alors qu’il revenait faire un tour, le maire vint frapper à sa porte.  Combien de villages paumés pouvaient se targuer d’avoir un diplomate  parmi leurs ouailles ?  La rencontre entre les deux hommes fut froide et tendue. Fonteyrand ne connaissant pas l’homme, en profita pour jouer les inaccessibles. Le Maire fit la tortue, la tête le plus souvent rentrée entre les épaules. Si sa mémoire ne lui jouait pas des tours,  c’était pour un coup de main de dernière minute à propos de cette satanée fête de l’arbre. Il ne l’aurait jamais reçu si un de ses vieux « amis » ne lui avait pas téléphoné. Robert Dallet, paysan parmi les paysans du coin, n’y était pas allé par quatre chemins. Il était toujours comme ça Dallet, direct et lourd. A l’autre bout du fil, l’agriculteur avait fait celui qui balayait les trente ans de silence comme si de rien était. Puis il avait pleurniché, il savait très bien faire.

-        T’es devenu quelqu’un à Paris. T’as bien une connaissance qui viendrait nous sauver notre arbre.

Tout partit de là.  D’un pauvre arbre qui devait réveiller un village endormi. Il comprit très vite ce qu’il pourrait en tirer. De ce petit monde, il en ferait sa cour et ils ramperaient chaque année pour qu’il leur déniche un faire valoir pour leur fétiche. 

Et ils firent exactement ce qu’Albert Fonteyrand imagina. Ils le vénérèrent, tous ceux de la mairie ainsi que d’autres aux positions sociales toutes aussi  variées comme un patron de bar, un postier, des apprentis meccanos.  A cette époque là, il était encore en activité et vivait à Paris. Pour le joindre le maire patientait des heures au téléphone, espérait des réponses à ses lettres. Le facteur les guettait en fouillant allègrement dans les sacs postaux au grand damne de sa femme, postière elle aussi, inquiète de l’état dans lequel le courrier serait après le passage de son mari.  Fonteyrand mit assez de distance pour faire souffrir cette bande de gueux. Il les tenait par les racines de leur arbre. De temps en temps, il appelait le maire et lui donnait de l’importance. A l’autre bout du fil, il imaginait l’homme trembler de joie et de satisfaction.  Les années passèrent et l’emprise du diplomate se fit plus forte. On lui proposa même la mairie, ce qu’il refusa. Il préférait l’ombre et ne tenait en rien à se mélanger avec eux. Il soutint énergiquement la candidature du maire sortant, en allant jusqu’à descendre pour une des dernières réunions électorales. Il lui trouva une star un peu moins défraîchie pour la fête du village. Sa présence à la réunion impressionna. Nombreux se dirent que le jour où tout irait mal le maire sortant aurait au moins des relations. L’élection faite, Albert Fonteyrand reçut en audience privée le nouveau maire tel un monarque satisfait de son sujet.  Il quitta le village le soir même et redevint inaccessible.

La retraite arriva. Fonteyrand ne pouvait rester à Paris. Son salaire allait subir une coupe franche et son train de vie ferait de même. Sa retraite restait confortable mais pas assez épaisse pour son bel appartement sur le boulevard Saint Michel.  Hors de question de chercher plus petit, il allait devoir quitter la capital pour Charny.

Son exil accéléra son oubli. Qui parmi ses anciens collègues s’intéressaient à un bourg paumé en Auvergne, eux qui ne situaient que le 16ème arrondissement et le champ de Mars. Tel un empereur déchu, il s’enferma dans sa vieille demeure de Charny. Un jour, regardant la pluie écraser d’ennui une triste journée d’Avril, il se félicita d’avoir su tisser des liens. Célibataire dans l’âme, il vivait seul. Il eut bien quelques compagnes mais aucune ne put vivre très longtemps avec pareil bonhomme. Il se contenta de relations épisodiques voire même tarifées dans certains pays lointains.  Ce n’était plus à son âge et encore moins dans ce village qu’il allait trouver l’âme sœur. De toute façon ce n’était pas l’âme soeur qu’il cherchait mais l’âme à contraindre et dominer. Et c’était un village entier qui se mettait à genoux devant sa porte.

Le rhum fit son effet. Fonteyrand eut l’impression que sa digestion serait moins difficile que prévue.  Se regardant toujours dans le reflet de la vitre, il entendit des voix devant chez lui. Le fait d’avoir en permanence, les persiennes entrouvertes lui permettaient d’épier la rue et tous ceux qui osaient s’arrêter devant son portail. Il s’avança, ouvrit délicatement la fenêtre. Il avait  préalablement graissé les gons pour éviter tout grincement.  Il n’eut aucun mal à reconnaître la voix de cette petite peste d’institutrice.  Alors donc, elle venait traîner devant chez lui. Il y avait une autre voix, un homme, qu’il ne reconnut pas.  Qui donc pouvait-elle amener jusque ici ? Fonteyrand par le jeu des vitres put voir le couple. Non il ne connaissait pas cet homme.  Les jeunes gens firent une pause de quelques secondes devant le portail. Cette fois ci, ils parlaient trop bas pour que Fonteyrand entende quoique ce soit. Il pesta puis referma la fenêtre.  Cette femme était la plaie du village. Leur dernier affrontement l’avait secoué. Jamais quiconque ici n’avait osé s’opposer à lui avec une telle violence. Il ne lui pardonnerait jamais de l’avoir humilié ainsi devant sa cour. Chaque chose en son temps, elle paiera un jour. Sa curiosité piquée au vif, Fonteyrand tenait à savoir qui était celui qui accompagnait l’institutrice.  C’était bien la première fois qu’elle pavanait ainsi au bras d’un homme dans les rues du village. Son réseau allait entrer en action et dans moins d’une heure il connaîtrait l’identité de cet homme.

 

 

par pélissier publié dans : racinesdelavengeance
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Samedi 23 décembre 2006

CHAPITRE 3

 

Paul se réveilla avant que 10 heures ne sonnent.  Aux bières de la veille s’ajoutait un vin des plus affreux oublié au fond de la cave.  Oublié était le mot. Il eut été préférable qu’il soit définitivement perdu. Son estomac se tordait dans tous les sens. Assis sur le bord du lit, il essaya de se remémorer la soirée. Après le départ de Lyse et les « pressions » du bar d’en face, il avait erré dans la maison. De pièces en pièces, il appelait ses souvenirs et revivait, le temps d’une poignée de secondes, un passé douloureux. En fouillant dans la cave, il dégotta deux bouteilles d’un vin sans nom. L’alcool de la bière lui altéra les sens si bien qu’il ne se rendit pas compte, aux premières gorgées, que le vin avait mal supporté le poids des ans.  Un grand verre plus tard, les premières brûlures d’estomac lui firent comprendre qu’il valait mieux passer à l’eau.

Il reprit ses fouilles comme à la grande époque où enfant, à peine arrivé chez sa grand-mère, il se jetait corps et âme dans l’exploration, à la recherche d’objets désuets mais si importants à ses yeux. Sa grand-mère, jouant le jeu, dissimulait dans les tiroirs des commodes, des cadeaux Bonux, des échantillons en tout genre, bref de quoi réjouir un enfant curieux de nature. « On en fera un explorateur » disait son père parfois excédé par le comportement de son fils.

Ce soir là, dans un état second mais nécessaire pour affronter tout cela, Paul avançait furetant partout.  C’est dans le grenier qu’il fit la découverte la plus étonnante. Au fond de lui-même il avait écarté cette possibilité. Il pensait juste faire ressurgir les souvenirs en mettant la main sur ce qui fut, à une époque, ses jouets, les objets de sa vie estivale. Il ne s’attendait pas à dénicher dans un carton, sous un fatras de vieux rideaux, toute une collection de carnets en cuir noir.  Sur la  tranche de chacun d’eux, une étiquette avait été collée et sur celle-ci une année écrite dans des couleurs d’encres  différentes. Il n’eut aucun mal à reconnaître l’écriture de celle qui l’éleva. En feuilletant quelques pages piochées des carnets pris au hasard, il constata que sa grand-mère avait consigné sa vie au gré des jours. Il y avait au bas mot une trentaine de petits cahiers. A première vue, cela commençait dans les années quarante pour finir en 1975, l’année de sa naissance. Il souleva le carton, un nuage  de poussière  fit de même.

Direction la table de la cuisine. Malgré l’alcool, il fut déboussolé par cette découverte. Jamais sa grand-mère ne l’avait évoqué. Il posa le carton, aussi délicatement qu’il put, sur la table encombré par la bouteille et le verre encore rempli de cette immonde piquette. Il resta un long moment à contempler l’emballage devant lui. Il déchiffra le nom d’un transporteur de la région avec cet insolite numéro de téléphone à six chiffres.  Comment enfant un tel carton avait-il pu lui échapper ? Lui qui connaissait tous les recoins de cette maison et tout ce qui la remplissait. Il endigua toute volonté d’aller plus loin dans cette quête sans réponse. La seule aujourd’hui à avoir la solution n’était plus de ce monde. Avait elle ses raisons de ne pas en parler ?

Il plongea la main dans le carton pour en extraire plusieurs volumes. Il reproduisit l’opération jusqu’à vider entièrement le contenu. Devant lui, trente ans  de la vie de sa grand-mère qu’il tria par ordre chronologique. Trente petits volumes, s’étalant  froidement sur une table en formica. Les avait elle écrit ici à la lumière si glacée de ce plafonnier en néon ?

Au matin, les carnets étaient toujours là comme la veille au soir, classés par années et posés sur tranche. Il avait mis deux boîtes de conserves à chaque extrémité en guise de sers livres. Il fit le tour de la table, contemplant d’un œil fatigué ce serpent noir marqué de nombres. Il ne manquait pas une seule année jusqu’à 1975.

-         Pourquoi ne m’en as-tu jamais parlé ? dit à voix haute Paul finissant son tour et troublé par la vision de tant d’écrits intimes.

 

Sa grand-mère ne lui avait rien dit mais maintenant il comprenait mieux son insistance, alors qu’elle s’éteignait doucement, pour qu’il revienne ici une dernière fois. Paul mit de l’eau à chauffer sur une plaque électrique aussi fatiguée qu’était tordue la casserole. Il tira d’un placard, au dessus de sa tête, une vieille cafetière à poussoir qu’il rinça à grandes eaux. Il défit délicatement le paquet de café acheté la veille et d’une cueillere, qui avait perdu brillant d’antan,  il versa de quoi se faire un café serré.

Dehors le soleil semblait vouloir s’imposer chassant les nuages amassés durant la nuit. Une fois n’est pas coutume, il ouvrit en grand toutes les fenêtres comme s’il cherchait, en aérant ainsi, à déloger les fantômes du passé. Machinalement, sans s’en rendre compte tout de suite, il sortit le bol qu’il avait l’habitude de prendre quand il était enfant, celui avec des petits carreaux bleu et blanc et quelques ébréchures. L’odeur du café emplit la pièce. Paul s’assit devant les carnets, le bol fumant devant lui. C’est en cherchant un morceau de sucre qu’il nota qu’il avait oublié d’en acheter la veille. Bon grés mal grés il but une mixture amère à réveiller les morts. Le bol fini, il fit une grimace puis se leva, évitant de croiser du regard tous ces carnets. Il n’osait toujours pas s’y plonger. Il n’était pas sûr non plus de les lire. Bien sur il ne les jetterait  pas. Non, il les oublierait au fond d’un placard. Et si toute fois un jour, il s’en sentait le courage ou l’envie, il passerait outre cette gène et découvrirait ce que fut la vie de sa grand-mère. Aujourd’hui, il était encore trop tôt. Elle était partie depuis si peu de temps, autour de lui sa présence si bienveillante était encore perceptible. « Ne la trouble pas » lui disait une petite voix.

La douche fit des siennes. Elle décida, au bout d’une minute à peine, de cracher une eau glacée couleur rouille. Paul jura. A force de réglage sur des robinets ne demandant qu’à rendre l’âme, il réussit à tirer un filet d’eau tiède et claire.

De sa chambre, caché derrière ses volets entrouverts, il vit les enfants rentrer de la récréation en criant et chahutant. Il vit aussi Lyse qui rassemblait ses troupes. Elle tourna à ce moment précis la tête vers sa fenêtre. Paul fit un pas en arrière. Il était nu. Persuadé qu’elle ne pouvait en aucun cas le voir, il eut tout de même un doute.

L’heure tournait, Paul s’habilla d’un pantalon et une des chemises les moins froissées. Il se fit la réflexion qu’il serait grand temps de vider sa valise mais s’il voulait prendre un café, acheter une bouteille de vin avant de se rendre chez  la jeune femme, les taches ménagères attendraient. En y repensant bien, c’était la première fois, après une simple rencontre due au plus grand des hasards, qu’une jeune femme l’invitait à déjeuner. En creusant la question, cela faisait des mois qu’il n’avait pas parlé à une jeune femme.

Pour un samedi, la petite place du village s’animait. Un fromager ambulant et un primeur, aux étales protégés par de grands auvents rouge et noir, offraient un semblant de marché à une population qui de toute façon ne s’en souciait guère.

Il faisait bon.  Les deux bars avaient sorti de quoi faire de petites terrasses, l’une en plastique blanc l’autre en rotin vert avec tables de bistrot.  Pour son café Paul choisit le bar PMU. Ne tenant pas à faire de jaloux et se souciant guère de ce que Lyse lui avait dit la veille, il poussa la porte de l’établissement. A son bonjour seul le chien, un berger allemand, à l’air dégénéré, répondit par un jappement vieillissant. Son maître, l’homme derrière le bar, lui cria dessus. Paul crut comprendre que la bestiole s’appelait Sultan. Il l’aurait parié. Le patron, plus proche du boule dog que de l’homme, lâcha un bonjour puis tendit le menton en avant, geste qui impliquait de la part du consommateur de dire ce qu’il souhaitait boire. Le café commandé, Paul s’assit sur une banquette face à un téléviseur branché sur une chaîne équestre. Autour de lui, des habitués cochaient des bulletins, soulignaient ou entouraient des noms de chevaux sur des journaux spécialisés. Mais c’est à sa droite qu’il fit la découverte la plus surprenante. Une femme, d’une cinquantaine d’année, passait et repassait un pendule au dessus de son journal, puis retranscrivait fidèlement l’avis de celui-ci sur les bulletins. Une fois cela fait, elle reprenait le tout, faisait courir à nouveau son pendule et refaisait ceux qui paraissaient ne plus correspondre aux saintes divinations. Personne autour d’elle ne semblait s’offusquer de telle méthode. A chacun la sienne. Paul constata, en buvant enfin un café sucré, que le bel arbre de la commune était mis en valeur, telle une sainte relique. Ici en plus on pouvait acheter un tee-shirt épinglé au mur de gauche en rentrant. Les habitués se levaient à tour de rôle pour aller faire valider leur bulletin à celle qui devait être l’épouse du patron,  un bout de femme séchée entre deux livres au teint jaunâtre, la couleur de sa cigarette en fait. Sans piper mots elle enregistrait et encaissait ces bouts de cartons. Pas un regard pour ceux qui tentaient une petite phrase, invocation la plupart du temps à la déesse chance.

Une fois le café bu et ayant assez des conversations anti-tout et surtout anti-étranger du patron des lieux, Paul quitta l’assemblée. Dans moins d’une heure il avait rendez vous chez Lyse. Il profita de ce moment pour aller acheter une bouteille de vin à la petite superette. Hélas le vin qu’il avait découvert au très fond de sa cave en espérant que cela fut un grand cru, n’était rien d’autre qu’un très mauvais vinaigre. La porte du magasin tinta sous l’impulsion énergique de Paul. Le carillon fixé au plafond avait failli finir au beau milieu du petit magasin si le jeune homme, d’une main sûre, ne l’avait pas stoppé au vol. Paul  s’excusa, rougissant, auprès d’une toute jeune caissière. Il disparut ensuite au fond du magasin. Si ses souvenirs de la veille étaient encore bons, les alcools en tout genre, à  forte dominante  de bières par pack de 24, se cachaient derrière un pilier recouvert d’affiches vantant elles aussi l’arbre et la fête à venir. Il dénicha un bordeaux 2000, recommandé par un club d’œnologues, au beau milieu de vin en bouteille plastique. Son trophée sous le bras, il fit un tour rapide du propriétaire pour rajouter du sucre en morceau, un saucisson et un petit bouquet de fleur qu’il cueillit en caisse. Il constata avec amusement que plus personne ne faisait attention à lui. Il ne leur avait fallut qu’une journée pour le faire passer du statut d’étranger à habitué. Paul se demanda tout de même si une de ces commères s’était intéressée à lui au point de savoir qui il était. La réponse ne se fit pas attendre. Juste avant de payer, alors qu’il comptait sa monnaie dans la file menant à la caissière, une femme âgée, les cheveux remontés en chignon et le  regards pétillants s’approcha de lui. Elle le fixait sans qu’il ne s’en aperçoive, le nez toujours dans sa ferraille. Elle s’avança, lui toucha le bras. Surpris, il leva la tête d’un coup sec et vit un petit bout de femme au visage marqué par le temps mais qui laissait deviner à celui qui ne s’arrêtait pas aux rides combien elle fut belle autrefois.

-               J’ai bien connu votre grand-mère dit-elle, très bien même. On a bien ri toutes les deux. Oh oui , on a bien ri.

Paul faillit en lâcher sa bouteille Elle n’eut pas le temps de finir. Une autre femme, plus jeune, peut être la cinquantaine, sans grâce aucune, se présenta comme étant la belle fille. Elle s’excusa pour sa belle-mère qui perdait la tête. Paul les regarda quitter le magasin. « J’espère que tu en as bien profité ici bas » souhaita-il en  s’adressant à sa grand-mère dans ce magasin avec son vin et son kilo de sucre. Il avait vu au fond du regard de cette vieille femme une lueur de ce plaisir partagé si lointain aujourd’hui.

Devant l’école, les premiers parents d’élèves arrivaient. Deux petits groupes se formaient, épiant tout de même cet homme avec son bouquet et sa bouteille de vin à peine dissimulée dans un sac plastique. Un des pères du premier groupe défendait ardemment l’utilité d’une remorque dans la vie de tous les jours. « Je suis très remorque » renchérissait-il à chaque objection. Le second groupe parlait à mi voix. Paul, sentant les regards de plus en plus insistants, quitta sa position immobile, bouquet à la verticale, pour marcher le long du mur d’enceinte de l’école. Quoiqu’il fasse, ses pensées revenaient inexorablement aux carnets de sa grand-mère. Cette nouvelle obsession ne lui apportait qu’un sentiment de mal être, un poids sur le cœur et un nœud à l’estomac. Il essayait de penser à Lyse et à cette invitation. Il lui fallait vite trouver un dérivatif. Ses pas s’enchaînèrent et l’entrée de l’école réapparut. Les parents s’escrimaient à récupérer leurs enfants respectifs qui eux s’évertuaient à courir dans tous les sens.

Sur les marches du perron,  Lyse discutait avec un parent d’élève. Qu’elle était belle, habillée simplement d’un jean et d’une chemise blanche. Ses cheveux n’étaient pas attachés. Comme la veille elle remettait un geste sûr et mécanique cette petite mèche qui venait lui agacer le visage.  Il resta en retrait, son bouquet caché derrière le dos. Les derniers parents partis, il s’avança, les pieds plombés par l’angoisse et le stress. Il monta les marches, le sourire crispé. Face à lui, la jeune femme rayonnait. Il lui tendit le bouquet de fleurs non sans passer du rouge au cramoisi. D’abord surprise, il était rare qu’on lui offre des fleurs dans ce village de rustres, puis contente, elle le remercia en l’embrassant d’un baiser léger, de ceux qui vous effleurant vous transportent ailleurs. Gauchement il brandit son sac avec au fond sa bouteille. Il avait tout du gamin montrant fièrement un poisson rouge gagné à la fête foraine. Conscient de ses actes, Paul se rattrapa comme il le put :

-               J’ai trouvé cette bouteille à l’épicerie. Il y en avait chez ma grand-mère mais à consommer uniquement  qu’en cas de mort imminente, pour aller plus vite vers le bon dieu.

Lyse toujours souriante prit aussi le sac. Ils rentraient tous les deux dans l’école, quand deux commères passèrent par là. Elles s’arrêtèrent pour contempler la scène avec l’échange de bouquet et  du sac plastique puis repartirent pour faire souffler,, à chacune des extrémités du village le vent de la rumeur et colporter ainsi les meilleurs ragots. Ce n’était pas tous les jours que de pareils événements se produisaient. Elles accélérèrent le mouvement tenant à en faire profiter un maximum de personnes avant le déjeuner. La rumeur avait ses raisons impérieuses que la raison des plus faibles ne pouvait que comprendre.  Il était de leur devoir de commères d’informer, de répandre, que l’institutrice, bien trop jolie pour être honnête, recevait chez elle un parfait inconnu arrivé la veille dans le village.  A celui qui tendait l’oreille un peu plus que d’habitude, le message serait des plus clairs, des plus concis. La vérité ne méritait aucun détour pour triompher.

Une fois passé la porte de l’école, Paul fit à nouveau un voyage dans le temps. Rien n’avait vraiment changé. Lui-même ne la connut  que les mois d’été mais il se souvenait de cet escalier qui menait vers des lieux interdits : l’appartement de l’instituteur. L’odeur était la même, savant mélange de poussières et de craie, envahissant chaque centimètre carré de la bâtisse. Certes la peinture actuelle  avait chassé le marronnasse d’antan. Les affiches de l’époque, il se rappelait de grands paysages mais surtout d’un dessin de Léonard de Vinci, une femme mystérieuse, laissèrent la place à  celles des semaines de la poésie, du festival du court métrage de Clermont. Au pied du grand escalier, Paul reconnut sans mal la petite porte qui menait à la cour de récréation, juste à coté des portes manteaux. Eux aussi n’avaient pas changé, usés, lustrés, écaillés par tant de manteaux, blousons et cartables.

Face à cette petite porte, l’autre porte, toujours fermée l’été, et pour cause elle donnait sur la salle de classe. Paul tenta de se remémorer si, en fait, il l’avait déjà vu ouverte. Peu importe après tout, aujourd’hui il allait monter les marches menant au saint des saints : l’appartement de l’instituteur.

Dehors l’église sonnait midi.

L’appartement de fonction, bien que vieillot, était décoré avec soin. Cette enfilade de pièces qui n’avait pour but premier que de loger celui enseignait en dessous, offrait les commodités premières sans grâce aucune. Lyse avait emménagé dans ce qui fut pendant 10 ans l’appartement d’un vieux célibataire endurci très peu porté sur l’entretien courant des lieux. Il avait lui-même deux costumes, un d’hiver et un d’été et ne dérogeait en rien au règle sacré du changement de saison. Elle expliqua que le jour où elle prit ses fonctions, début juillet, elle crut bien faire demi tour après avoir visité le logement très proche d’une tanière d’un ours mal léché. Avec ses parents et quelques amis, elle récura, ponça, nettoya, lava puis peint les quatre pièces qui composaient l’habitation. Sa mère passa cinq heures dans la cuisine où, d’après ses dires, il y avait de quoi contenter un archéologue par les découvertes qu’elle fit dans les recoins et dans les placards. Son père se proposa de faire exploser une bombe à peinture blanche pour gagner du temps. Trois jours et deux nuits plus tard, l’appartement ressemblait à ce que voyait Paul : un lieu de vie agréable qui tranchait avec le cadre si rigide de l’école.

-               Un jour je vous montrerai des photos de ce qu’était l’appartement avant, dit elle en le faisant entrer dans le salon. Installez vous, je vais juste mettre les fleurs dans un vase.

Paul s’assit dans un fauteuil en osier. Il croisa et décroisa plusieurs fois les jambes puis sembla obtenir de son corps de la tenue. Le mobilier qui l’entourait ressemblait étrangement au sien. Certainement avaient ils le même fournisseur nordique ? Dans la bibliothèque, les classiques se partageaient la place avec des polars et l’intégrale de Stephen King, le tout clairsemé de papiers et photos de famille. Paul apprécia la présence des livres. Combien de fois avait-il tristement constaté l’absence totale de livres chez bon nombre d’individus ? Combien de fois passait-il pour la bête curieuse qui lisait et y prenait du plaisir ? Il tenta bien d’en convertir certain, mais devant l’immensité de la tache à accomplir et l’ignorance crasse de beaucoup, il prit peur et baissa les bras plus d’une fois devant certain qui s’extasiait pour une notice de tronçonneuse.

Dans la cuisine, Lyse s’activait à préparer un plateau pour l’apéritif. Elle passa la tête par l’embrasure de la porte :

-               Bière ou pastis ? demanda-t-elle assez fort pour être entendue du salon.

 A ces mots, Paul quitta son fauteuil pour aller l’aider.

-               Une bière, ce sera parfait.

Elle ne lui laissa pas le temps de se lever. Quelques secondes à peine s’écoulèrent avant qu’elle n’apparaisse les bras chargés d’un plateau où deux bières s’entrechoquaient légèrement à chaque pas. Toujours aussi gauchement, Paul voulut se rendre utile mais faillit juste renverser le tout. Lyse rattrapa d’un geste sûr le mouvement chaotique et posa, telle une experte, le plateau sur la petite table du salon.  Paul, encore courbé sur cet acte manqué, préféra se rasseoir afin d’éviter une nouvelle catastrophe.  Il sentait déjà le rouge lui monter aux joues. Lyse ne remarqua rien, certainement trop concentrée sur son plateau.