Patrice Pélissier
LES RACINES DE LA VENGEANCE
Roman
CHAPITRE 1
La clef hésita un long moment dans une serrure grippée avant de se décider à tourner dans le bon sens et de permettre à celui qui la tenait de pénétrer dans les lieux. Sur le pas de la porte face à un petit couloir éclairé faiblement par la lumière de l’extérieur, l’homme attendit une poignée de secondes. Sur sa droite, il enfonça le commutateur du compteur électrique. Une petite suspension rococo en verre s’alluma. L’ampoule clignota comme si en venant de la réveiller d’un long sommeil, elle rechignait à ouvrir les yeux une bonne fois pour toute. De cette lumière naquit un sentiment de mal être. Il venait de faire un voyage dans le passé d’une quinzaine d’années, instantané comme un flash. Il craignait de toute façon de venir ici. Trop de souvenirs, de cicatrices à peine refermées mais il fallait le faire une dernière fois avant de vendre cette maison. Il l’avait promis à sa grand-mère juste avant sa mort cet hiver. Les mois étaient passés, la douleur amoindrie, la vie reprit ses droits. Juin était le mois idéal pour faire revivre, le temps d’un week-end, cette maison qui fut il y a si longtemps le berceau et le refuge d’une famille unie.
Arrivé au fond du couloir Paul Breit poussa la porte du salon et la salle à manger de sa grand-mère. Cette fois ci, il n’alluma pas mais se dirigea directement vers la fenêtre. L’électricité transformait les lieux en un sanctuaire à fantômes pour série b en mal d’inspiration. Il ne voulait pas d’un décor mais d’une maison faisant semblant de se réveiller. Les huisseries comme les volets émirent un grincement douloureux, souffrants de revenir à la vie eux aussi. D’un pas sûr, Paul fit le tour de toutes les fenêtres pour laisser rentrer l’air et le jour. La porte d’entrée claqua victime du courant d’air. Le jeune homme sourit, se rappelant combien sa grand-mère craignait cela, et combien elle pestait quand elle sentait le moindre souffle entourer sa petite personne. Pourtant sentir l’air pénétrer violemment était la meilleure chose qui arrivait à cette vieille demeure depuis des lustres. Autour de lui le voyage dans le temps continuait. Rien n’avait changé, si ce n’est une épaisse couche de poussière recouvrant les meubles en bois noir hérités de lointains cousins et entreposés ici depuis toujours. Dans une maison de campagne, faisait remarquer à juste titre sa grand-mère, peu importe le mobilier, au moins le laid reste ici et ne nous pollue pas. Au mur des portraits de familles. Hélas aujourd’hui ils avaient tous perdu leur identité avec le départ du dernier aïeul. Paul scruta longuement ces photos, dont une où sur un pont en construction dans les années vingt, des hommes et des femmes posaient fiers pour la postérité. Des noms lui revenaient mais le puzzle restait incomplet. Il s’excusa presque devant eux et leur assura une vie meilleure chez un brocanteur à la sortie du village.
Une tapisserie avec ses gros motifs fleurs de lys jaunissait. Des draps blancs recouvraient un canapé à faire hurler celui ou celle qui n’aurait eu aucun goût. D’un geste, il enleva tout cela pour jeter au pied des escaliers de la cave les linceuls du passé. L’air doux de ce début d’après midi de Juin ensoleillé, chassait bien difficilement ce nombre d’années incalculables ou cette maison vécut en apnée. Mais cela faisait du bien. Paul à la fenêtre contempla la place du village de Charny. Dire que ce matin, il ouvrait ses rideaux sur un Paris pluvieux, une véritable image d’Epinal. Le temps plus le manque flagrant d’activité professionnelle, aucun des journaux, pour lesquels il travaillait habituellement, n’avaient besoin de lui dans l’immédiat, le décidèrent à descendre en Auvergne pour rendre cette dernière visite. Promesse faite à celle qui l’avait élevé depuis la mort de ses parents quinze ans auparavant. Il ne savait pas vraiment pourquoi mais depuis quelques jours il ne pensait qu’à cet accident et son basculement vers une autre vie. Dieu qu’il aurait préféré une adolescence ingrate plutôt que ce gouffre dans lequel il se perdit des semaines entières. Sa grand-mère fut son guide pour en sortir, elle qui souffrait en silence. Pas à pas, elle l’aida à revivre et ensemble ils s’établirent à Paris, vendant leurs biens clermontois, fermant jusqu’à aujourd’hui cette maison de vacances. Changer de vie et de lieu. Rebâtir ensemble sur les ruines du chagrin une vie nouvelle. Et il sortit la tête de l’eau pour vivre 15 autres années heureuses avec cette femme qu’il aimait tant.
Il avait à peine trente ans quand elle mourut. Ce jour là, il sut qu’il était seul, inexorablement seul. A l’heure des bilans, il avait préféré mettre en veille son enfance et ne voir que devant lui en espérant un jour devenir vraiment journaliste et pourquoi pas finir un roman maintes et mainte fois commencé jamais achevé.
La route fut longue depuis Paris. Le périphérique éternellement bouché lui laissa le temps de gamberger. Dans sa petite voiture de location, une Clio verte sentant le produit de nettoyage bon marché, il eut l’impression d’avoir embarqué sa grand-mère et ses parents pour un voyage vers l’inconnu.
C’est la dernière fois, semblait lui dire une petite voix. Dés que tu auras enterré tes souvenirs et que tu auras vendu cette bicoque, tu passeras à autre chose.
Il fit une pause essence, sandwich et café sur une aire d’autoroute qui se targuait d’être le centre de la France. Ridicule songea le jeune homme en soufflant sur une mixture noirâtre sentant vaguement le café. Il reprit son atlas routier et repéra la route pour rejoindre le petit village de Charny au Sud Est de Clermont Ferrand. Paul contempla les premiers vacanciers s’agitant autour de véhicules à la limite de la surcharge pondérale. Il pensa qu’il n’avait pas pris de congés depuis des années. C’était le moment ou jamais d’en profiter et de faire le clair dans ses projets littéraires.
Deux heures après il arrivait au village. Il roula au pas. Son entrée dans Charny fut douloureuse. Il ne s’attendait pas à un tel choc émotionnel. Il gara la voiture sur la place du lavoir, le centre névralgique du village. D’un coup d’œil, Paul repéra deux bars presque face à face, une boulangerie et une petite superette. De quoi tenter l’autarcie et oublier le noir et le gris de cette capitale du pneu à quelques kilomètres de là. Derrière lui, il le savait, sa maison aux volets fermés comme un bon nombres d’habitations ici.
L’air jouait avec les rideaux, chassant cette odeur de renfermé que craignait tant Paul. Il alla ouvrir la chambre de sa grand-mère puis la sienne. Là aussi rien n’avait changé. Il avait cette impression désagréable qu’elle venait juste de faire les lits mais aussi ce sentiment que tout était figé à jamais et que plus rien ici ne revivrait comme avant. Dans sa propre chambre, des piles de magazines de motos et des maquettes d’avions de combats dont certaines avaient fondue au soleil. Bref une fois de plus Paul reprenait l’ascenseur du passé.
Il entendit à l’extérieur des cris et des rires d’enfants jouant au ballon. Il se rappela que sa petite chambre donnait sur la cour de récréation de l’école du village. Avant d’aller voir, il prit le temps de s’asseoir sur son lit et ferma les yeux. Il n’imaginait pas, lui qui s’angoissait tant, que cela serait si agréable. L’air, les odeurs, les cris, il était redevenu ce petit garçon qui chaque été venait passer un mois chez sa grand-mère. La première année, il eut un peu de mal à se faire accepter par les enfants du village, eux qui ne partaient guère plus loin que la borne kilométrique rouge à la sortie de Charny. Il était cet étranger que craignaient tous les marmots. Mais il eut pour lui d’avoir un sacré pied gauche au foot. On oublia vite qu’il venait d’ailleurs et chaque été quand les volets de sa chambre s’ouvraient, on pouvait entendre un sifflet aigu et une petite voix de rajouter :
- Je parie que t’es toujours aussi mauvais au foot.
C’était le signal. En quelques secondes, la cours d’école, que le maître de l’époque laissait à la disposition des enfants pendant les grandes vacances, se remplissait des marmailles hurlant après un ballon.
Puis quinze ans ont passé. Il avait oublié la plupart des prénoms et des visages de ses copains de l’époque. Ainsi va la vie.
Pourtant aujourd’hui, tous ces cris, ces rires exactement comme avant, lui donnèrent l’impression que tout le monde l’attendait dehors, avec un ballon et beaucoup de plaisir. Sa grand-mère lui donnerait un grand verre d’eau en le voyant revenir rouge écarlate n’oubliant pas de lui expliquer qu’il devait se ménager un peu s’il voulait tenir toutes les vacances. Rengaine des rengaines pour un enfant de 9 ans, plein de vitalité. Après tout le passé pouvait encore dissimuler des moments heureux dans ses froids vestiges.
De la fenêtre il vit qu’il ne s’était pas trompé. Dans la cours de récréation, une dizaine de garçons et de filles couraient après un ballon au cuir usé, digne descendant de ses propres ballons. Il chercha un moment l’instituteur pour enfin dénicher au pied du marronnier une charmante institutrice, brune au physique athlétique. Il lui donnait la trentaine. De sa position il la contemplait sans être apparemment remarqué. Elle surveillait les enfants en leur demandant de crier un peu moins tout en relevant dans un geste parfait et régulier une grande mèche de cheveux qui la gênait continuellement. Il n’arrivait pas lire à l’inscription qu’il imagina subversive sur un débardeur de couleur crème.
Il se retira doucement de l’embrasure de la fenêtre, dans un mouvement presque théâtrale. Le voyeur rejoignait l’ombre qui l’avait vu naître. Il ferma la porte quand un bruit mat fit trembler les murs de la maison, accompagné par des cris puis par un grand silence. Pas de doute cela venait de sa chambre. La fenêtre grande ouverte battait de l’aile. Par terre, à ses pieds, roulait le coupable de ce raffut : un ballon de foot. Les fautifs en nage s’approchaient timidement du lieu du forfait. Ils furent rassurés de constater que les vitres avaient résisté à une telle frappe. Le souci, maintenant, était de paraître angéliques afin de faire oublier à la victime les désagréments et de lui faire rendre la balle sans trop de heurts. Alignés parfaitement, presque en ordre de grandeur, ils se postèrent sur la margelle de la clôture, les doigts enserrant le grillage. Une parfaite carte postale pour Amnesty International pensa Paul, le ballon sous le bras. L’institutrice, qui à ce moment là regardait ailleurs,ne mit pas longtemps à se rendre compte que quelque chose clochait, en voyant les enfants au fond de la cour en rang d’oignons dans un silence quasi religieux. Son « qui a fait ça ? » lâchait avec virulence fit trembler une deuxième fois la chambre. Un petit rouquin, à l’air penaud, leva le doigt bredouillant qu’il ne l’avait pas fait exprès. « Comme d’habitude », d’un geste sec et sans appel, elle dispersa les manifestants en leur intimant l’ordre de retourner en classe dans les vingt secondes à venir. Comme par enchantement, il se retrouva seul, le ballon sous le bras, face à une institutrice remontée comme une pendule.
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CHAPITRE 2
Paul enleva la petite cale qui retenait la porte du frigo empêchant ainsi la moisissure. Il le rebrancha tirant comme un sauvage sur une pauvre prise, trop courte. Le frigidaire s’alluma, trembla puis ronronna. En regardant de nouveau autour de lui, force était de constater que l’amie de sa grand-mère, Mme Marceau, avait bichonner cette maison, la protégeant des affres du temps. D’après ce qu’expliqua sa grand-mère, chaque hiver elle lui faisait brancher la chaudière pour éviter des dégâts. Etait ce dans le secret espoir d’y revenir ou de ne pas la laisser dépérir ?
- Tu auras assez d’une ruine comme moi, ce n’est pas la peine que je t’en rajoute une.
Paul, avant de partir, tenta de joindre cette bienfaitrice. En vain. Il s’en voulait de ne pas l’avoir prévenu de la mort de sa grand-mère. Il tira de son porte-carte l’adresse pour se faire la promesse solennelle d’aller la remercier quand il irait faire les courses. Le frigo était vide, les placards aussi et il n’avait rien prévu. Ce n’était pas son genre d’emporter des cartons pleins de vivres pour n’importe quelle escapade.
La porte claqua sur un jeune homme hésitant à faire un pas dans la vie de ce petit bourg auvergnat. Autour de lui quelques voitures mais pas âme qui vive. Il n’aurait pas été surpris de voir rouler des buissons secs, poussés par le vent, comme dans les westerns de son enfance. Au milieu de cette place, entourée par cinq emplacements de parking, une fontaine en pierre de Volvic. Paul s’arrêta, trempa la main dans une eau aussi fraîche que dans ses souvenirs.
La porte du petit magasin carillonna à son entrée. Les quelques personnes présentes levèrent les yeux pour le dévisager. Un étranger dans la ville, la sensation était des plus déplaisantes mais Paul s’y attendait. Il lança un bonjour, assez fort, comme pour se donner du courage. Une femme d’une cinquantaine d’années vêtue d’une blouse blanche aux armes de la boutique lui rendit son salut mais d’une voix des plus atténuées. Il ne fallait pas que les clients croient qu’elle s’alliait si facilement avec cet inconnu. Les conversations reprirent prés des fruits et légumes. Les habitués continuèrent leurs courses non sans régulièrement jeter un coup d’œil à celui qui venait partager leur vie un court instant. Paul alla directement au rayon des surgelés, prit deux pizzas, des lasagnes, une quiche lorraine, des frites puis se saisit de plusieurs sachets de salades. Dans la file d’attente le menant à l’unique caisse du magasin, il fit celui qui ne remarquait pas le regard de certain sur son panier bien peu conventionnel. Que voulez vous, avait il envie de leur dire, cuisiner m’ennuie au plus haut point et votre sentiment sur la question m’indiffère tout autant. Il paya par carte sans quasiment échanger un seul mot avec la caissière. Des têtes se levèrent à nouveau après son départ, prélude à de longues discussions pour savoir qui était ce jeune homme.
Paul fit un aller retour rapide avec son frigo dont il bourra le compartiment congélateur puis repartit à la découverte du village. Il prit la première rue sur la gauche, celle par laquelle il était arrivé. Aucun trottoir ne suivait cette enfilade de maisons austères. Les crépis défraîchis, les volets en bois ou en métal écaillés, les toitures souffrant d’un manque de réfection, Paul n’arrivait pas à voir les rares maisons restaurées autour de lui. Il passa sous un porche menant à la rue des 4 vents, débouchant sur l’arrière de l’église. On pouvait y distinguer la devanture de ce que fut une boucherie des années auparavant. Quelques mètres plus loin les vestiges d’une autre boutique mais Paul n’arriva pas à se souvenir si un jour, dans son enfance, il l’avait connue ouverte. Il ne croisa personne avant d’arriver sur le parvis de l’église. La plupart des maisons semblaient closes. Paul eut tout de même un petit pincement au cœur. Ce village mourrait lentement en son centre alors qu’à la périphérie des dizaines de maisons en préfabriqué poussaient tels des champignons de piètre qualité.
La petite église, certainement romane, songea Paul pas très porté sur l’art architectural, de part sa couleur ocre, donnait au bourg un véritable rayonnement en le sauvant de la décrépitude. Il en fit le tour sans y rentrer. Sa petite balade l’emmena d’un bout à l’autre du village. Il croisa quelques âmes. De petits hochements de têtes en regards échangés, il fut bien incapable de dire s’il avait reconnu quelqu’un. La réciproque était tout aussi vraie.
Si ses souvenirs étaient encore bons, Mme Marceau n’habitait pas très loin. Encore une ruelle puis une petite maison avec deux jardinières, débordantes de géraniums, posées sur les piles de béton d‘un portail entrouvert. Paul monta d’un pas léger les trois marches qui le séparaient de la porte d’entrée. Il frappa plusieurs fois. Il préféra insister. Si elle avait le même âge que sa grand-mère, il y avait de forte chance qu’elle ait l’ouie défaillante. Il allait lancer une deuxième série sur un bois usé quand il entendit une voix derrière lui. Il n’y prêta pas attention tout de suite.
- Je viens de vous dire qu’elle n’est pas là.
Il prit conscience qu’on lui parlait en lui expliquant comme à un enfant qu’il n’y avait personne derrière cette porte et que ce n’était pas la peine de la marteler de la sorte. Il se retourna sentant ses joues rougir. Il devint cramoisi quand il vit en contrebas l’institutrice tout sourire.
- Ne me dites pas que c’est encore pour un ballon dit Paul en essayant de se redonner un semblant de constance.
- Ne vous inquiétez pas, vos fenêtres n’ont qu’une demi journée à souffrir avant le repos dominical.
- Me voilà rassuré.
Ils en rirent tous les deux. Plus il la regardait plus il se disait qu’elle était belle. Qui aurait pensé qu’à peine arrivé sur les lieux de ce pèlerinage imposé, il découvrirait une pareille femme ? Certainement pas lui. Il descendit les marches. Elle lui tendit une main franche.
- Lyse Caron pour vous servir.
- Paul Breit.
Chacun reprit sa main et le temps s’arrêta.
Je suis sûr qu’il faudrait dire quelque chose mais quoi ? pensa le jeune homme en plongeant ses deux mains dans les poches de son jean. C’est Lyse qui rompit le silence.
- Vous cherchiez Marthe ?
- Marthe ? bredouilla-t-il.
Dieu qu’il se sentait bête après une telle réponse. Il ne connaissait pas le prénom de Mme Marceau et à cet instant précis il avait tout pour recevoir le prix de l’idiot de l’année.
- Marthe Marceau.
- Excusez moi mais je ne connaissais pas son prénom.
Décidément le rouge de ses joues n’était prêt de s’estomper.
- Si c’est elle, précisa Lyse, que vous cherchiez, elle a été hospitalisée la semaine dernière après une chute dans son escalier. Fracture de la hanche d’après ce que j’en sais.
- Et aujourd’hui comment va-t-elle ?
Comme si l’état de santé de cette inconnue lui importait plus que cela. Mais pour rester face à l’institutrice, il aurait inventé n’importe quoi.
- L’opération s’est bien passée. Je n’en sais pas plus.
- Moi qui voulais la remercier de s’être si bien occupée de la maison de ma grand-mère.
- Disons que si vous vous en sentez le courage, vous pouvez lui rendre visite à la Châtaigneraie.
- La Châtaigneraie ? Paul ne masqua pas son ignorance.
- Vous n’êtes pas de Clermont ?
- Pas vraiment. Je suis parisien.
Il avait prononcé ce mot en s’excusant presque. Une fois de plus Paul prit conscience du ridicule de ses réactions.
- Personne n’est parfait, souligna Lyse toujours avec le même sourire, la Châtaigneraie est une clinique à Clermont, une de nos nombreuses institutions clermontoises. Nous sommes très forts en institutions dans la région. Si je vous dis Michelin ?
- Là pas de problème. Il y a aussi du rugby non ?
- Et du foot. Bien entendu, je ne parle pas des exploits de ma petite équipe.
- A trop minimiser, vous risquez de décourager des vocations. Il serait bien dommage que des carrières partent en fumée parce qu’une fenêtre récalcitrante s’est mise sur leurs chemins.
Paul et Lyse rirent de bon cœur. Toujours l’un en face de l’autre, lui les mains dans les poches, elle derrière le dos, ils attendirent qu’un ange passe, que leur regard mille fois se croisent sans que mots ne se disent. Et pourtant ils n’éprouvaient, ni l’un ni l’autre, l’envie de vaquer à leurs occupations. Ils étaient là au milieu de cette petite rue, face à cette maison irrémédiablement fermée. Que faire ? La question se posait dans chacun des camps et ne trouvait pas plus de réponse chez Lyse que chez Paul. Encore quelques minutes et tout cela serait parfaitement ridicule pensaient ils. Agir mais comment ?
Paul se devait de dénicher, au fond d’un cerveau troublé, une idée lumineuse et avant tout de ne pas bafouiller, ce qu’il ne fit pas. Il eut un mal fou à remettre de l’ordre dans ses pensées. Il rougit mais pour Lyse, ce n’était plus une nouveauté, juste un état.
- Si vous ne faîtes rien, je peux peut être vous inviter à boire un verre dit Paul en lâchant cette phrase sans filet et sans hésitation.
- Pourquoi pas ? Mais cela devrait être moi à la fois pour le ballon et le dérangement.
- Alors je vous laisse choisir le bar idéal pour enterrer le ballon de la discorde.
Lyse fit mine de réfléchir.
- Disons, dit elle, que le choix sera des plus faciles. On oublie le PMU tenu par un imbécile de la pire espèce. Enseignant la politesse à mes élèves, je vous laisse deviner le vocabulaire adéquat. Le PMU rayé de la carte, il ne nous reste plus que le bar des Dômes. C’est peu mais beaucoup quand on sait qu’il y a moins de cinq cents habitants, banlieue comprise.
- Et bien je vous suis fit Paul en riant. Allons y pour le bar des Dômes.
Le patron, un géant presque chauve aux yeux vert d’eau, leur servit à chacun une pression, « dont vous me direz des nouvelles » s’amusait il de préciser à chaque commande. Dans ce petit bar, tout droit sorti des années cinquante, avec photos d’époques aux murs et mobiliers surannées, la véritable fierté du propriétaire était cet authentique zinc qui mangeait les trois quarts de la pièce. D’après lui, il n’y en avait qu’un identique à Clermont.
Quand Lyse et Paul poussèrent la porte, il était justement en train de polir, avec une peau de chamois, les arrondis de son bar. Accoudé, un homme, casquette vissée sur la tête, lisait le journal, habitué à se dégager à l’arrivée du polisseur. D’une main sûre, il soulevait son verre, de l’autre refermait légèrement le journal pour se décaler assez, puis il remettait le tout en place poursuivant sa lecture. Dans la salle un vieux couple s’amusait de la scène. Derrière eux un homme, la cinquantaine bien tassée, faisait des plans sur la comète en cochant frénétiquement un journal de courses hippiques. L’arrivée de Paul et Lyse ne chamboula pas directement ce petit monde. Par contre tous avaient parfaitement enregistré que l’institutrice buvait un verre avec un homme que personne, ici, n’avait jamais vu.
Paul apprécia la gorgée de bière fraîche qui lui laissa une légère moustache de mousse au dessus de la lèvre. Il trinqua avec Lyse à ce ballon, qui permit tout de même, en plus de tester la solidité des huisseries, cette rencontre forte agréable. Elle précisa qu’il ne fallait pas oublier non plus Mme Marceau, dernier maillon dans la chaîne parfois mystérieuse du hasard des rencontres. Ils trinquèrent donc à nouveau et cette fois ci c’est la jeune femme qui hérita de la mousse.
- Est ce la première fois que vous revenez nous voir ? Lyse hésita un moment. Enfin je veux dire depuis la mort de votre grand-mère.
- Cela fait quinze ans que je n’avais pas mis les pieds à Charny.
Lyse n’eut aucun mal à se rendre compte que Paul avait changé de comportement. Son visage s’était fermé. Puis il donna l’impression de se détendre un peu. Il prit une autre gorgée de bière.
- Je suis désolée, je ne pensais pas…
- Mes parents sont morts il y a quinze ans dans un accident de voiture. Cette année là avec ma grand-mère, nous n’avons pas eu le courage de revenir ici. Les années ont passées. Nous avons volontairement oublié cette maison que mes parents aimaient tant.
Paul vida son verre d’un seul trait. Il n’en revenait pas de s’être confier ainsi. Il parlait rarement de ses parents et encore moins à une femme rencontrée à peine une heure avant.
- Voila donc pour le quart d’heure des pleures divers et variés. Bref je reviens ouvrir et fermer une dernière fois cette maison. Après je la mets en vente. Ne me demandez pas pourquoi. Je n’en sais rien. Je suppose qu’elle pèse trop lourd sur mon passé étriqué. C’est la vie. A vous maintenant.
Lyse prit son verre à son tour, le leva comme si elle trinquait. La bière disparut.
- Enfance heureuse, adolescence heureuse, parents normaux, métier qui me plait. RAS.
- Houlà vous me faîtes peur. J’ai toujours pensé qu’une adolescence heureuse ne pouvait être que synonyme avec…
- Stop fit elle en riant. Je ne voudrais pas me transformer en monstre post pubère.
- Ne me faîtes pas dire ce que je n’oserai même pas imaginer un instant.
- Vous jouez les flatteurs maintenant ?
Paul sentait bien que le terrain était miné et s’il avait envie de séduire, il ne savait pas comment faire. Son regard se fixa sur une affiche placardée sur la porte vitrée du bar. Elle annonçait la fête de l’Arbre pour le week-end prochain. Un Arbre en photo avec une frise mal dessinée et un titre disproportionné : « Venez fêter votre Arbre ». Lyse se retourna comme pour répondre à l’interrogation silencieuse de Paul.
- Ne me dites pas que vous ne connaissez pas cette fameuse fête ? lança la jeune femme avec un brin d’ironie.
- Si je m’en réfère à cette simple affiche, c’est la 10ème fois que vous célébrez l’événement. Donc non, je ne savais pas que nous avions ici un arbre digne d’être le centre de festivités.
- Pour le maire et son équipe ô combien dynamique, il fallait drainer des touristes dans notre région. L’église est certainement très belle mais pas assez pour en faire un détour obligé. Les foires de pays s’essoufflent un peu. De toute façon, il y a trop de foires aux pommes ou à la brocante. A force, on se lasse. Le maire n’est pas assez cultivé pour une foire aux livres et c’est bien dommage. Un jour, mal lui en a pris de désigner ce chêne comme le symbole de notre village. Ne me demandez pas comment, je n’en sais rien. Chaque année à cette période, nous fêtons un arbre, qui d’après les experts aurait l’âge du Chêne de Marie Antoinette qu’ils viennent d’abattre à Versailles.
Paul réfléchit un court moment puis demanda :
- Je suppose que vous parlez de l’arbre à la sortie du village sur la route d’Issoire.
- Bingo. Vous avez peu être même vu le chapiteau planté juste à côté pour la grande gigue de la semaine prochaine.
- Pas vraiment, je suis arrivé par la petite route du cimetière. Voulez vous prendre autre chose?
- Si vous cherchez à me saouler, avec deux bières vous n’aurez aucun mal.
Paul rougit tant qu’il put et bafouilla une phrase d’excuses qui n’avait ni queue ni tête. Lyse en rit et accepta à condition qu’elle puisse prendre un panaché.
- Cela fera moins de dégât, ajouta-t-elle.
Paul fit un signe au patron qui avait définitivement posé son chiffon pour discuter à bâton rompu sur les chances minimes de l’ASM de gagner le bouclier cette année. &nb
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